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Gaspard Freediving

Frenzel : Faut-il transférer de l’air dans sa bouche pour plonger à 30m?

Dans cet article, nous allons nous intéresser à la technique nécessaire pour plonger en Frenzel « classique » (ici pas question de « mouthfill », « charge », « reverse pack » et autres techniques avancées..) à une profondeur de disons 30/35m (mais cela peut largement fonctionner plus profond).

Introduction

En discutant avec des amis instructeurs, je me suis récemment rendu compte que même sur ce type de « petites » plongées nous n’utilisions pas toujours tous la même technique de compensation :

A titre personnel (je ne suis pas le seul je vous rassure), je me contente de répéter en Frenzel une séquence de « compensation, relâchement, compensation, relâchement… » (je reviendrai plus tard sur ce que cela veut dire exactement). Je ne me soucie pas une seule seconde de faire remonter de l’air dans ma bouche : il vient naturellement, tout seul. Là ou d’autres ajoutent une étape à cette séquence et « rechargent » l’air de leur bouche régulièrement (afin de pouvoir effectuer quelques compensations ou une seule) et recommencent une fois cet air épuisé.

En discutant de cette différence avec des spécialistes de la compensation, il m’a été rétorqué que « ma » version était théoriquement impossible et que je ne devais simplement pas être conscient de mon action pour remonter de l’air vers ma bouche. Les deux raisons qui m’ont été données pour justifier cela (par des personnes différentes) sont les suivantes :

1ere raison : « L’air a naturellement tendance à rejoindre la surface donc tête en bas c’est impossible qu’il descende dans la bouche. »

2e raison : « L’air va naturellement là où il y a le moins de pression (principe de diffusion) et la bouche étant plus profonde que les poumons (tête en bas), il va naturellement dans le sens bouche => poumons » (avec donc l’idée que la pression se crée en premier au point le plus bas).

Les partisans de l’un de ces arguments (ou des deux) estiment donc que « ma » version n’est théoriquement possible qu’en plongeant les pieds en premier, autrement il doit forcément y avoir une « action » pour transférer de l’air.

Étudions ces deux raisons de plus près…

1ere raison : Nous l’avons vu dans un précédent article : la seule direction naturelle de l’air c’est d’occuper tout l’espace disponible et ce n’est pas parce que nous somme sous l’eau que l’air dans notre corps « flotte » ; il n’y a pas de fluide pour faire flotter cet air dans nos poumons. Par ailleurs l’air possède une masse et en présence de gravité, même lorsqu’elle flotte, une bulle d’air continue d’exercer une pression (extrêmement faible certes) vers le bas, elle ne remonte à la surface que parce que la poussée d’Archimède est supérieure à cette pression. En d’autres termes, lorsque vous êtes en train de « perdre » au bras de fer, votre force qui s’exerce en direction opposée du mouvement que l’on peut observer est toujours bien présente : c’est la même chose pour tout ce que vous pouvez voir flotter, l’air compris. Cet argument n’est donc pas du tout recevable. Je comprends que cela soit contre-intuitif mais prenez le soin d’y penser : ce n’est pas l’air qui vous « tire » vers le haut mais l’eau qui vous « pousse » vers le haut. Cette video permet de mieux visualiser le mécanisme de la poussée d’archimède pour ceux qui en doute.

2e raison : Là ça devient intéressant… Cette fois-ci, la logique est bonne et je partage à 100% l’idée selon laquelle la différence de pression entre 2 espaces est la seule chose à regarder pour comprendre la direction naturelle de l’air ! Cependant bien que bonne, cette logique est ici malheureusement mal utilisée et oublie surtout un élément déterminant…

Une petite question piège (facile) : si je plonge ma gourde en métal fermée et pleine d’air à 5m de profondeur, quelle sera la pression de l’air à l’intérieur : 0,5bar ? 1bar ? 1,5bar ? 2bar ?
Si vous avez répondu 1,5bar vous êtes tombé dans le piège.

C’est la diminution du volume qui génère la pression

Une gourde en métal est un objet très difficilement compressible et ce n’est pas 0,5bar supplémentaires (descente à 5m) de pression extérieure qui suffiront à la déformer : et sans compression (sans diminution de volume) pas d’augmentation de pression ! la pression à l’intérieur de notre gourde n’a pas changé, elle est toujours de 1bar, comme à la surface !

Pour les matheux (catégorie à laquelle je n’appartiens pas) :

P (pression) = K (quantité) / V (volume)

Notre gourde est fermée donc la quantité d’air n’a pas bougé, et du fait de son élasticité (très très faible) le Volume n’a pas bougé non plus… Donc la pression reste la même !

« Mais le corps humain est flexible » de direz-vous !

Ben ça dépend… Toutes les zones n’ont pas la même flexibilité : les sinus par exemple ne le sont pas du tout là où les poumons ont une grande flexibilité tant que le diaphragme peut remonter (le bloodshift joue aussi son rôle dans la propension à compresser l’air). Quoi qu’il en soit pour comprendre dans quelle direction va l’air ce n’est pas tant de savoir si une zone est flexible ou non, mais surtout si elle est PLUS flexible que celle à laquelle elle est connectée ou non… En d’autres termes, imaginez notre gourde en métal au bout de laquelle on attache une bouteille en plastique : que je plonge mon assemblage dans un sens ou dans l’autre, l’air à l’intérieur de cet espace ira toujours de la bouteille vers la gourde. En effet, l’air de la bouteille va augmenter de pression du fait de la compression de celle-ci et va donc se déplacer vers la gourde dont l’air serait sans cela resté à la pression de surface (la pression s’équilibre naturellement dans un même volume).

Ici l’exemple est extrême sur les différences de rigidité (métal Vs plastique) mais le principe sera le même quels que soient les matériaux utilisés : ce qui compte c’est de savoir lequel va restituer en premier la pression extérieure pour compresser l’air, ensuite l’air va voyager naturellement dans le sens « haute pression => basse pression » jusqu’à équilibre. Pour être un peu plus précis, on peut facilement ajouter en paramètre la pression extérieure supplémentaire de la partie la plus profonde : si on considère un écart de 50cm (la partie la plus profonde serait 50cm plus « basse » que la partie la moins profonde), cela veut dire une pression supplémentaire de 0,05 Bars (0,05kg par cm2). En résumé si vous avons une zone A relié à une zone B qui serait 50cm plus profonde (l’ensemble ne formant qu’un seul et même volume), pour comprendre dans quelle direction va « naturellement » aller l’air à mesure que notre volume descend en profondeur, il faut résoudre l’équation suivante :

RIGIDITE A – (RIGITITE B – 0,05kg/cm2)

-Si vous obtenez un résultat positif, cela veut dire qu’en combinant ses propriétés au surplus de pression extérieure, la zone B restitue la pression en premier et donc que l’air va dans le sens B => A (ce qui serait par exemple le cas si A et B avaient exactement les même propriétés).

-Si vous obtenez un résultat négatif, cela veut dire que malgré le surplus de pression extérieure, la zone B restitue la pression APRES la zone A et que donc l’air va dans le sens A => B.

-Enfin si vous obtenez « 0 », cela veut dire que les 2 zones se compressent au même rythme et que l’air n’a pas spécialement lieu de se déplacer selon le principe de diffusion entre les 2 zones.

Je suis certain qu’il y a des manières bien plus élégantes de présenter les choses et si vous avez le bagage théorique pour, je vous invite évidement à le faire. Je pense cependant que l’idée derrière est assez simple et je vous laisse le soin de vous l’approprier.

Pour revenir au corps humain, je n’ai aucune donnée scientifique précise et « officielle » à ce sujet mais je fais le pari (qui me semble tout à fait raisonnable) que le ventre (et la propension du diaphragme à remonter) a la capacité d’être plus flexible que la cavité orale (protégée par notre mâchoire et le larynx). Je pense que cet écart de flexibilité est potentiellement suffisamment grand pour absorber les 0,05Kg/cm2 de pression supplémentaire au niveau de la cavité orale. Par ailleurs, cette démonstration ne prend pas en compte le bloodshift qui vient contribuer à diminuer le volume des poumons et donc d’augmenter la pression (il n’y a pas de mécanisme équivalent dans la cavité orale) ce qui favorise là encore la diffusion de l’air vers la bouche.

Ainsi tant que les poumons restituent en premier la pression externe, la direction naturelle de l’air est bien de voyager dans le sens Poumons => Bouche et ce, même tête en bas.

Les 2 étapes du Frenzel : compensation et relâchement général.

Depuis que vous avez commencé à lire cet article, comment respirez-vous ? il y a fort à pariez que vous soyez en train de respirer par le nez : cela veut dire que par défaut, quand vous êtes détendu, votre voile du palais et votre glotte sont ouverts, c’est une bonne nouvelle vous allez voir ! Par ailleurs la compensation consistant en une contraction du larynx pour diminuer le volume d’air de la bouche, nous permet d’affirmer sans trop de problème que « détendue » (en l’absence de contraction donc) notre bouche à un plus grand volume d’air (toujours en parlant compensation « de base » sans mouthfill hein !).

Ainsi, si après chaque compensation vous relâchez simplement la pression, il se crée une augmentation du volume mais avec une quantité d’air moindre que précédemment (cet air étant maintenant dans vos oreilles).

Augmentation de volume combiné à diminution de quantité => diminution de pression au niveau de la bouche.

Du fait de cette diminution de pression si la glotte est ouverte (détendue), l’air va voyager de lui-même dans la bouche et vous pourrez renouveler l’opération.

Ainsi en plus du sens « naturel » de l’air qui va aller vers la bouche, le relâchement post compensation créé une dépression accentuant le phénomène !

Si vous êtes un geek de la compensation, c’est le même mécanisme qu’une carpe inversée (réduction de la pression dans la cavité orale). Juste effectuée de manière « naturelle ».

Problèmes de compensations…

« Bon tout ça c’est bien beau mais pourquoi je n’ai plus d’air dans ma bouche à 5m/10m/15m/20m/25m/30m alors que je sais compenser en Frenzel alors ? »

Bon déjà je ne sais pas répondre à cette question directement, il y a globalement plusieurs possibilités, explorons-les ensembles :

1.Vous avez deux volumes au lieu d’un : si votre glotte est tendue et donc refermée, cela veut dire que vous créez une séparation entre le volume de votre bouche et celui de vos poumons. La diffusion ne peut donc pas s’opérer et il est normal que l’air ne se recharge pas tout seul. La glotte n’a besoin d’être fermée que pendant l’action de compensation, en la gardant détendue (et donc ouverte) le reste du temps vous permettrez à l’air de circuler naturellement vers votre bouche. Solution : plonger plus relâché ! N’ayez pas « peur » d’expirer sous l’eau, si vous avez votre bouche fermée cela n’arrivera pas, surtout en profondeur. Pour vous en persuader, observez comme vous n’avez besoin que de très peu d’énergie pour retenir votre respiration : vous pouvez ainsi vous amuser à faire de courtes (20 secondes suffiront largement) apnées statiques en poumon neutre en ne mobilisant AUCUN muscle (et surtout pas votre glotte donc), vous verrez que cela fonctionne parfaitement !

2.Vous « refusez » la pression : souvenez-vous, le point clé c’est la différence d’élasticité entre deux espaces. Le truc c’est que cette différence n’est pas « constante et garantie » vu qu’elle évolue au fur et à mesure de la descente (des poumons pleins se compressent beaucoup plus facilement que des poumons vides) ; si vous avez des tensions au niveau abdominal, cela va avoir pour effet de diminuer l’élasticité de l’espace supposé générer la pression. Moins d’élasticité -> moins de pression générée -> moins de différence de pression avec la bouche -> moins de diffusion -> moins d’air naturellement dans la bouche ! Solution : plonger plus relâché ! Oubliez vos raideurs : il n’y a que vos jambes qui doivent travailler (en poids constant), le reste de votre corps (et particulièrement votre ventre) n’a aucune raison d’être mobilisé et peut se comporter de manière neutre comme si vous étiez en « promenade ». Vous pouvez aussi probablement travailler sur votre position de « freefall » et vous assurer que vous êtes bien « avachi » lors de celle-ci ; imaginez la position de marche d’un vieillard avec les genoux pliés et le haut du corps recroquevillé vers l’avant.

3.Vous ne vous relâchez pas assez au niveau de la bouche/langue/larynx après une compensation : pour X raison, une fois votre compensation en Frenzel effectuée vous ne relâchez pas (ou pas suffisamment votre larynx : ainsi même avec une glotte et un ventre détendus l’espace de votre bouche reste considérablement réduit (potentiellement réduit à son maximum même) donc l’air n’a nulle part où aller et c’est normal que vous ne puissiez pas renouveler votre compensation. Solution : plonger plus relâché ! Dans quelle position est votre langue là maintenant ? il est possible que « par défaut » elle soit déjà contractée collée à votre palais. Si c’est le cas prenez le temps plusieurs fois par jour de détendre toute votre cavité orale (mâchoire, langue, larynx) : prenez alors conscience de la sensation. Lors de vos prochaines sessions, portez votre attention sur la reproduction de ce relâchement après chaque compensation.

Si nous voulons étendre la question à des plongées plus profondes : jusqu’à 45m disons mais il n’y a absolument aucune « règle » derrière ce nombre :

4.Manque de flexibilité : eh oui, un autre terme pour parler d’élasticité ! Vos exercices de diaphragme et vos étirements des muscles intercostaux vont avoir un impact direct sur la propension de l’air de vos poumons à se compresser ! Etre plus flexible améliorera directement votre compensation dans la mesure où la pression de l’air de vos poumons sera à même de continuer d’augmenter plus facilement et plus longtemps favorisant ainsi la diffusion de l’air vers la bouche.

5.Adaptation à la profondeur / bloodshift. Si on part du principe qu’une personne entrainée à un « meilleur » bloodshift que quelqu’un de moins expérimenté alors au-delà des éléments déjà mentionnés, l’adaptation physiologique à la profondeur a aussi son rôle à jouer dans la compensation dans la mesure où le bloodshift contribue lui aussi à comprimer l’air des poumons et donc à en augmenter la pression : soyez patient et laissez à votre corps le temps de créer les adaptations nécessaires à ce que vous lui demandez.

Conclusion

Nous l’avons vu, les principales raisons qui peuvent bloquer votre compensation sont donc (à ce niveau-là) à chercher dans votre relaxation (votre relâchement) et pas nécessairement dans votre technique. Je vous propose donc de réfléchir à la question suivante: « est-ce que je veux être un meilleur apnéiste ou bien est-ce que je veux plonger plus profond pour satisfaire mon estime personnelle ? » Ce n’est pas la même chose, soyez sincère avec vous-même dans la réponse à cette question : être un meilleur apnéiste vous fera à terme plonger plus profond, j’ai de forts doutes sur la réciproque. Si vous voulez juste aller plus profond peu importe le prix (mental et physiologique) à payer alors oui, transférer « manuellement » de l’air dans votre bouche est une « bonne » solution et vous permettra de compenser plus profond malgré une relaxation améliorable (attention aux risques de blessures tout de même !). Ce n’est cependant certainement pas la solution que je préconiserais. Si vous voulez progresser sans forcer et continuer (ou commencer) à prendre du plaisir, alors vous devez porter votre attention sur l’élimination de tous les facteurs qui sont potentiellement à la source de ce manque de relâchement, les résultats en terme de compensation suivront tout seul : je vous renvoie pour cela à mon Ebook « Non, vous n’avez pas de problèmes de compensation » en accès libre. Je sais combien vous êtes nombreux à rechercher des « secrets » de compensation. Soyons clair : il existe une part de technique (vraiment simple je vous assure) qui peut faciliter certaines choses mais ignorer la relaxation et l’adaptation physiologique de l’équation est une erreur grave. Tout est tellement plus facile lorsque l’on est prêt et détendu !

Pour les anglophones qui souhaitent lire des discutions de la communauté autour de cet article, vous pouvez allez faire un tour par ici

Pour aller plus loin

J’espere que cet article vous a aider à mieux appréhender la compensation en frenzel. Cependant, il y a un sujet qui n’est ici pas aborder et qui merite enfin une explication : Pourquoi est-il plus facile de compenser tete en haut ?